La faucheuse silencieuse (Chronique)




« Pour vivre heureux, il faut vivre cachés ». Voilà un adage qui paraît bien loin des préoccupations de la génération Z. Maintenant pour vivre heureux, il faut s’afficher. Hier, on se mettait devant son miroir. Ce verre à la surface polie et métallisée qui réfléchit l’image de la personne, en solo. Aujourd’hui, le miroir cède la place au selfie, car au-delà de notre personne, il y a l’autre qui doit nous voir, nous apprécier et mettre son like pour valider notre mise. 

Le selfie n'est pas un simple portrait photographique. La différence réside dans sa finalité. C'est une mise en scène de soi destinée à être diffusée, partagée dans sa communauté restreinte (amis, famille) ou dans la communauté anonyme (constituée des millions d'internautes). Il n’a d'intérêt que s'il est vu et remarqué par d'autres. Tous peuvent se le permettre n’importe où. Au réveil depuis son lit, au bureau, dans les mosquées, les mausolées, et même dans les cimetières.  

Fini le Sutura, maintenant, c’est du m’as-tu-vu ? Je me demande alors, qu’est-ce qui nous reste comme vie privée ? Presque rien, car tout ce que l’on fait c’est par souci de l’autre. Alors là, l’autre devient notre enfer, pour reprendre Jean-Paul Sartre. 

Le Sénégal est un consommateur du numérique par excellence. On n’invente rien et tout ce que l’autre nous prescrit, on avale sans modération. Bonjour les effets secondaires ! Le selfie a complétement bouleversé notre rapport avec la vie privée. Il n’y a plus cette ligne de démarcation entre la vie privée et la place publique. Tout se montre. La plupart des victimes sont des adolescents. 

A longueur de journées, des personnes sont occupées à se faire plaire aux autres. Se doucher, se maquiller, s’habiller esthétiquement, faire un selfie et partager sur les réseaux sociaux, devient un quotidien à ne pas rater. En effet, il faut tout partager : nos expériences, nos rires, nos larmes, notre vie. Un besoin excessif d’être admiré. 

« A l’époque, pour être connu il fallait avoir écrit, inventé, réalisé des œuvres d’art ou avoir fait des recherches dont les résultats ont servi à l’humanité, mais aujourd’hui pour être connu, il suffit d’être con et nu », disait l’humouriste Camerounais Saidou Abatcha. Une illustration parfaite de notre actuelle société numérique. Il faut impérativement être connu et certains n’hésitent pas à se montrer nus. Cela vaut le coup. Nous sommes dans une quête perpétuelle d’une e-réputation.

Détournement d’objectif

Pourtant, si les selfies sont aujourd’hui partout sur les réseaux sociaux, ils existent depuis bien longtemps. Tout à commencer en 1839, lorsque Robert Cornelius, chimiste de profession, fut la première personne à capturer sa propre image à l’aide d’un procédé qui lui permettait de prendre une photo en moins d’une minute.

 En 1910, le photographe Harold Cazneaux immortalise une pose devant le miroir. Il faudra attendre 2003 pour voir Sony sortir le premier téléphone équipé d’une caméra « de face », le Ericsson Z1010, qui était plutôt destiné aux entreprises et dont le but était de faciliter les conversations vidéo et non pas de se prendre en photo soi-même. Cependant, c’est toujours ainsi avec les grandes découvertes. A titre d’exemple, Albert Einstein a découvert la formule E=mc² appelée théorie de la relativité. Quelques temps après, des physiciens s’en sont servis pour créer la bombe atomique. Loin des objectifs de départ. 

La même situation nous arrive avec le selfie au regard des nombreuses dérives qu’il a très vite engendré. Pour s’attirer un maximum de likes, provoquer le plus de réactions possibles, et ainsi obtenir un maximum de succès, des internautes n’hésitent pas à outrepasser « les limites ». Tous les moyens sont bons pour faire le buzz sur la toile. 

« Les selfies, tuent plus que les requins ». C’est la conclusion qu’on pourrait tirer d’une étude indienne, parue dans le Journal of Medicine and Primary Care. Même si au Sénégal, il n’y a pas encore de morts physiques, les désastres psychologiques du selfie sont bien visibles. Certains, pour prouver leur courage ou se rendre populaire sur les réseaux sociaux vont de plus en plus loin dans la prise de risque et peuvent tomber dans une forme d'addiction.

 L’arrivée de l'application Snapchat, qui permet de partager des images pendant une durée limitée, a accentué ces dérives. A titre d’exemple la vidéo dite « lomotif » (une application servant à créer et éditer des vidéos courtes et des filtres pour les partager sur les réseaux sociaux) dans laquelle on peut voir le jeune acteur Baoré Diagne, qui tient le rôle de « Doudou » dans la série Adja, se masturber.

Aucun lieu ou évènement n’est épargné. Le Gamou, le Magal de Touba, dans les mausolées, à la Mecque, dans les chambres à coucher, chez le marabout. Bref, tout est selfiable. Ce qui fait dire à Laurence Allard, chercheuse à l'Université Paris 3-IRCAV, que :« le selfie n'est pas seulement un autoportrait mais un autoportrait de soi dans le monde. Le plus important est à l'arrière-plan ».

 Il faut faire tout pour montrer avec qui l'on est, où l'on est, ce que l'on fait. Du coup, certaines personnes franchissent le rubicond. En 2020, pour célébrer le Grand Magal de Touba, Marichou (actrice sénégalaise), s’est hissée sur l’un des minarets de la Grande Mosquée pour faire un snap. Alors que la musique est strictement interdite dans ce lieu saint, elle a pourtant joué un morceau du chanteur Carlou D. Une vidéo qui a créé une vive polémique sur les réseaux sociaux.

Selfie avec la bouche en forme de bec de canard, langue de chien, oreilles de lapin. L’essentiel, c’est d’engranger des « vues » peu importe s’il nous coûtera la vie. Finalement, notre animalité est mise à nue. Notre société numérique évolue tellement vite que l’on ne se rend pas compte de ses désastres. La faucheuse nous tue mais silencieusement. 

                                            Lamine Ba Diallo

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